stephanie-jules-psychanalyste-parisPublications de Stéphanie Jules :

Le syndrome de Lasthénie de Ferjol  à la croisée des chemins : entre littérature, médecine et psychanalyse (2009).

texte publié en ligne par la Bibliothèque Henri Ey, Hôpital Sainte-Anne, Paris

Extrait :

Avant d’être le nom d’un syndrome défini par l’hématologue Jean Bernard en 19671, Lasthénie de Ferjol est le nom d’un personnage de fiction, celui de l’héroïne du roman de Barbey d’Aurevilly intitulé Une histoire sans nom et publié en 1882.
Si le titre du roman de Barbey d’Aurevilly n’annonce pas le nom de son héroïne, comme il est souvent d’usage dans la tradition romanesque (cf. Madame Bovary, Eugénie Grandet, etc.), son personnage n’est pour autant pas « sans nom », bien au contraire pourrait-on dire, puisque cette héroïne est précisément la bien nommée Lasthénie. Barbey d’Aurevilly semble ici suivre la thèse cratylienne selon laquelle la nature aurait donné aux êtres un nom juste, un nom « propre », traçant par avance le destin de son personnage2, puisque Lasthénie est asthénique.
Le roman met en scène le personnage d’une jeune fille qui déclenche une mélancolie alors qu’elle est enceinte. L’asthénie de Lasthénie va jusqu'au mutisme, jusqu’à la stupeur mélancolique. Elle est manifestement anorexique et anémiée. Son état se dégrade progressivement jusqu’au passage à l’acte suicidaire. Tout au long du roman, Lasthénie se meurt ; Lasthénie est morte en s’enfonçant dix-huit épingles dans la région du coeur : « Lasthénie s’était tuée, -en détail, et en combien de temps ? (dit le narrateur) tous les jours un peu plus- avec des épingles »3.
Si cette histoire est « sans nom », c’est précisément qu’elle est inqualifiable, qu’elle se situe dans un au-delà de la parole, d’une part, à travers le mutisme de Lasthénie, car le roman raconte l’histoire d’une histoire sans parole, d’autre part, parce que Barbey d’Aurevilly cultive une esthétique de l’horreur qui culmine dans l’indicible, comme il le précise lui-même dans l’épigraphe4, enfin parce que l’enfant mort-né dont accouchera Lasthénie, nous le verrons, sera lui-même « sans nom ».

Définitions : le syndrome de Lasthénie de Ferjol défini par Jean Bernard et ses successeurs et sa catégorisation dans le CIM-10 et le DSM IV 

Dans les années 1960, Jean Bernard, au hasard d’une lecture, découvre le texte de Barbey d’Aurevilly. Troublé par les similitudes de la description de ce personnage de roman avec des pathologies qu’il a pu observer, notamment dans le milieu médical, Jean Bernard fera du roman de Barbey d’Aurevilly un véritable cas princeps - si tant est que l’on puisse parler de « cas » pour l’étude d’une oeuvre littéraire - de ce qu’il va nommer le « syndrome de Lasthénie de Ferjol ». C’est une affection qui se caractérise par des anémies factices dues à des saignements clandestins auto-provoqués chez des femmes jeunes appartenant en règle générale au milieu médical ou paramédical.
Dans la littérature médicale, le syndrome de Lasthénie de Ferjol se trouve ainsi décrit de la façon suivante : « Le syndrome de Lasthénie de Ferjol est une affection rare mais sévère à laquelle il faut penser systématiquement devant une anémie ferriprive inexpliquée résistant au traitement martial5 chez des femmes jeunes sans troubles évidents de la personnalité. Elle peut être définie comme un ensemble d'actes volontaires provoquant une anémie chez des personnes au comportement social adapté. Il est cependant très difficile d'établir la preuve de cette maladie en raison du caractère ingénieusement dissimulé des hémorragies. La prise en charge psychiatrique de ces patients semble indispensable mais elle est très difficile. Le pronostic est sévère, marqué par la survenue de suicides ou de décès accidentels par hémorragies» 6.
Ce syndrome est considéré comme une pathomimie. Ainsi, dans le CIM-10, le syndrome de Lasthénie de Ferjol est classé dans la catégorie F68 : « Autres troubles de la personnalité et du comportement chez l’adulte », plus précisément dans la sous-catégorie F68.1 : « production intentionnelle ou simulation de symptômes ou d’incapacités, soit physiques, soit psychologiques (trouble factice) ». L’axe I du DSM IV classe également ce syndrome parmi les troubles factices. Trois critères le définissent : A. production feinte ou intentionnelle de signes ou de symptômes physiques ou psychologiques ; B. la motivation du comportement est de jouer le rôle de malade ; C. Absence de motifs extérieurs à ce comportement (par exemple fuir une responsabilité légale, ou améliorer sa situation matérielle ou physique comme dans la simulation). Le syndrome de Lasthénie de Ferjol correspond ainsi au sous-type (300.19) : avec signes et symptômes physiques prédominants.
Comme le remarque Caroline Durand dans sa thèse de médecine : « les critères diagnostiques du DSM IV et de la CIM-10 pour les troubles factices sont pratiquement identiques. Le besoin de paraître malade est constant, et ces troubles sont bien distingués des actes de simulation. D’après le DSM IV, nous disposons de peu d’informations sur la prévalence du trouble factice, ce diagnostic pourrait être souvent méconnu. De plus, ce manuel spécifie qu’il serait plus répandu chez l’homme que chez la femme, ceci est vrai par exemple pour le syndrome de Münchausen ; mais, en ce qui concerne le syndrome de Lasthénie de Ferjol, nous avons constaté que ce trouble était essentiellement féminin»7.
Ces deux classifications nous semblent cependant bien insuffisantes en ce qui concerne la description du syndrome de Lasthénie de Ferjol.

Le syndrome de Lasthénie de Ferjol : un syndrome féminin et polymorphe

Le syndrome de Lasthénie de Ferjol est en effet un syndrome essentiellement féminin. Jean Bernard le souligne dans la même étude : « les malades sont toujours des femmes. Les cas masculins rapportés sont tout différents. Ils concernent des hémorragies provoquées avec intelligence et lucidité par des prisonniers désirant passer de la prison à l’hôpital, puis de l’hôpital à l’air libre8. Les hémorragies sont contemporaines de la captivité et cessent quand la liberté est retrouvée. Ces malades sont presque toujours des femmes jeunes, célibataires, dont l’âge varie de 17 à 40 ans. Aucun cas n’a été observé après la ménopause »9.
Aujourd’hui, il est possible de réinterroger cette définition du syndrome de Lasthénie de Ferjol : avec trente années de recul, il est souhaitable de la moduler, même si nous verrons qu’en réalité, elle est toujours valable, et nous expliquerons pourquoi et comment elle reste d’actualité.
A ce jour, nous pouvons d’une part signaler un cas de syndrome de Lasthénie de Ferjol observé après la ménopause, chez une femme de 65 ans (par grattage de lésions sur les bras et les jambes, ainsi que par grattage des narines)10. Il est donc permis de nuancer la définition de Jean Bernard en ce qui concerne l’âge des patientes. Ainsi, si en règle générale le syndrome de Lasthénie de Ferjol concerne des femmes en période d’activité génitale, il peut arriver qu’il concerne des patientes ménopausées.
D’autre part, depuis les études de Jean Bernard, deux cas masculins ont été rapportés dans la littérature médicale. Nous nous réfèrerons à la thèse de Bertrand Bretez11 ainsi qu’à l’observation rapportée par Moron, Fabre et Fedon12. Il s’agit de véritables cas masculins de syndrome de Lasthénie de Ferjol comme nous le verrons.
Néanmoins, nous verrons comment il s’agit là d’exceptions qui confirment la définition générale donnée initialement par Jean Bernard, car le syndrome de Lasthénie de Ferjol n’en demeure pas moins en effet un syndrome essentiellement féminin.
En ce qui concerne notamment la spécificité féminine du syndrome, il est possible d’établir ici un parallèle avec l’anorexie. Le syndrome de Lasthénie de Ferjol semble fonctionner de la même façon que l’anorexie, selon de multiples critères que nous développerons dans la dernière partie de cette étude. Nous pouvons déjà remarquer que parmi ces nombreux critères qui peuvent permettre de rapprocher l’anorexie et le syndrome de Lasthénie de Ferjol, on relève notamment le sexe de la population concernée : de la même façon que l’anorexie concerne essentiellement des femmes en période d’activité génitale et notamment des jeunes filles en période de puberté, l’on trouve tout de même des cas d’anorexie chez des hommes. Il n’en demeure pas moins que tant l’anorexie que le syndrome de Lasthénie de Ferjol demeurent des pathologies essentiellement féminines.
Nous observerons par ailleurs que, d’un point de vue psychopathologique, comme l’anorexie, ce syndrome ne fait pas partie d’une catégorie nosographique précise. Syndrome « caméléon », il peut tout aussi bien appartenir à un tableau de névrose que révéler une psychose ou une perversion. Ce polymorphisme du syndrome de Lasthénie de Ferjol peut-il, dans une perspective psychanalytique, révéler là encore, si on le considère au-delà des structures nosographiques classiquement répertoriées par la psychiatrie, quelque chose du « continent noir » de la féminité ?
Or, le fait que ce syndrome polymorphe soit un syndrome féminin et qui concerne généralement des femmes en période d’activité génitale nous intéresse tout particulièrement à ce titre lorsque nous le considérons dans une perspective psychanalytique. Nous tenterons de dégager en quoi le syndrome de Lasthénie de Ferjol peut venir signifier quelque chose de la jouissance féminine. Pour le dire autrement, que veut la femme qui se fait saigner? Le syndrome de Lasthénie de Ferjol vient-il mettre en lumière quelque chose de singulier de la jouissance féminine ?

1 BERNARD, J., NAJEAN, Y, ALBY, N., RAIN JD : «Les anémies hypochromes dues à des hémorragies volontairement provoquées. Syndrome de Lasthénie de Ferjol », Presse médicale 75 (1967), p. 2087-2090.
2 Dans le dialogue platonicien intitulé Cratyle ou de la justesse des noms, Socrate dit à Hermogène : « Ton nom n’est pas Hermogène, même si tout le monde te le donne », car Hermogène signifie « de la race d’Hermès », dieu du commerce (et de la richesse) ; or, notre personnage était pauvre. Face à l’impropriété du nom de personne, Platon, à travers Socrate, allègue un sens symbolique : ce nom renfermerait le destin du personnage qui recherche vainement la richesse. La thèse cratylienne selon laquelle la nature a donné aux êtres un nom juste, un nom « propre », est donc pertinente sur le plan symbolique seulement.
3 BARBEY D’AUREVILLY, Jules : Une histoire sans nom, La Bibliothèque électronique du Québec, collection « A tous les vents », p. 111.
4 L’épigraphe est la suivante : « Ni diabolique, ni céleste, mais… sans nom. »
5 Le traitement martial est le traitement par apport en fer.
6 BOULANGER, Emmanuelle, MINARD, Patrice (Service d'immuno-hématologie, Hôpital Saint-Louis) : « Le syndrome de Lasthénie de Ferjol », Médecine thérapeutique. Volume 7, Numéro 7, p. 562-4, Septembre 2001.
7 DURAND, Caroline : Le syndrome de Lasthénie de Ferjol, Poitiers, 1997, p. 89.
8Cf. LEVRON M., PERRIN M., NEGRE M. : « Une conduite auto-destructrice inhabituelle chez un homme en milieu carcéral (syndrome de Lasthénie de Ferjol)», Concours méd., 1985 ; 23 : 02, p. 107-108, p. 747-750.
9 BERNARD, J. : « Le syndrome de Lasthénie de Ferjol », Psynergie, 1992, p. 24.
10 Nous renvoyons à l’observation faite par RIBEAUCOUP, Luc : « Découverte tardive d’un cas de Lasthénie de Ferjol », Revue de Gériatrie, 2005, vol.30, n°3, p. 203-206.
11BRETEZ, B. : Le syndrome de Lasthénie de Ferjol : à propos d’un cas masculin. Thèse de médecine, Paris VI, Pitié Salpétrière, 1988.
12 MORON P., FABRE P., FEDON R. : « Don du sang : équivalent suicidaire », Psychol. Méd., 1981 ; G13H, p. 1185-88.

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